Singing in the rain

Il existe 3 types de chanteurs : les premiers sont les vrais, les pros, ceux qui ont atteint une perfection dans leur art et reconnus par leurs pairs et leurs fans. Les seconds sont des stars éphèmères du petit écran. Ceux-ci n’ont pas le temps d’être relous. Nous avons généralement le contrôle du visionnage. Cela n’est pas toujours le cas, imaginons ces petits vieux, en maison, bien installés dans leur fauteuil, les yeux exhorbités, à s’abreuver de ces images, à qui on aurait jamais appris l’existence d’une seconde chaîne (ne parlons pas encore d’une multitude) ou de l’existence de la télécommande. Enfin passons. Et il y a les derniers, les chanteurs d’intérieur, confinés dans la pratique de leur art et qui n’attendent pas moins de pouvoir l’exprimer à leur façon, sous la douche. On pourrait les qualifier de Super Show-er.

Les Super Show-er se distinguent des autres par une approche éclectique et exotique de l’univers musical. Il faut dire que la douche n’est pas un lieu commun pour exercer son art. Mais la détente qu’elle procure facilite l’expression de certains talents cachés. Le récital de douche est généralement un acte isolé qui n’appelle pas forcément à l’audition d’autrui. Sauf que le champ d’écoute peut comporter quelques personnes qui à l’insu de leur plein gré vont être aux premières loges d’un spectacle très singulier.

L’entrée en scène est un acte banal. Super Show-er, fredonnant, se dandinant, parcoure les quelques mètres qui sépare sa chambre de sa douche. C’est le matin tout est calme, la journée s’annonce radieuse, Super Show-er est heureux comme à son accoutumée. Il s’enferme, se déshabille, toujours fredonnant avec quelques petits instants chantés. C’est encore léger, la voix encore mal assuré, l’esprit toujours embrumé par la nuit de sommeil qui vient de s’écouler… ouverture de la porte de la douche (le rideau se lève), ouverture des robinets (et en avant la musique : pssschhhhhhhh. Réveil brutal, les sens en alerte, Super Show-er ne résiste pas à l’appel de la douche. Cela commence toujours par un jeu de pression, on ouvre les vannes puis les refermes (pssscchhhh, plop, pssscchhhh, plop). L’instant est au son, l’instant est à la percussion. La chaleur se fait sentir, Super Show-er rentre dans la danse. Il se saisit de ses instruments : shampooing, savon, brosse, gants. Et c’est parti : bang, bing, plok, pssscchhhh. Super Show-er est rapidement pris dans la folie du rythme qui l’entraine. Toujours plus vite, toujours plus fort. La frénésie le dépasse. Il en perd quelques instruments. Hop glissade sur savonnette tombée à l’eau (pshiittt), tête qui se fracasse contre la porte de la douche (bong), le coude contre le mur (clac) le cul tombant à pic dans le monticule de flotte (splatch)… Silence. Un auditeur avisé aurait pu détecter un semblant de performance dans cette dernière phase et une apothéose par le silence engendré. Rien de tel pour mettre en éveil tous les auditeurs à proximité. « Bon sang, C’est quoi ce bruit ? ».

5 min plus tard, sonné mais vaillant, Super Show-er se relève. Chacun sait que les mêmes plus grands ont connu des défaillances. Il en faudra plus pour arrêter Super Show-er. Les percussions, c’est fini, mais rien ne vaut un bon beatbox pour les remplacer. Et la machine se remet en route. Super Show-er maitrise son environnement. Rien ne vaut une gorge rempli d’eau pour donner une sonorité particulière à ses sons de bouches (glouuu, broua, glouuu, broua). A chaque phase, sa peine, ce passage est écourté à son tour à l’instant ou Super Show-er boit la tasse. S’ensuit une toux prononcée comme prolongation du beat.

Super Show-er amorce la seconde. La voix n’est pas encore échaudée. Si bien qu’il va commencer à exercer ces cordes vocales. Instant de lyric calme avant la tempête. Super Show-er n’aime pas ce style mais il sait que c’est un passage obligé pour entrainer sa voix. Il l’a vu à la télé. Il sait que le talent n’est rien sans une once d’exercice vocal. Un début d’a capella sur les voyelles dans une ribambelle de tonalités. Quelques airs classiques sont brièvement entonnés.

Il arrive enfin l’instant tant attendu ou Super Show-er se lance dans une série de performance vocale. C’est un exercice qu’il affectionne particulièrement car il s’agit d’imiter le plus possible la voix des ses chanteurs préférés. Il commence toujours par « singing in the rain », l’endroit s’y prête bien et celle-ci lui semble à sa portée. Il enchaîne par des grands classiques et la difficulté augmente de chansons en chansons. Il met de plus en plus de force dans ses cordes. Il se sent bien, il maitrise. Il arrive enfin à la chanson de Balavoine « SOS, d’un terrain en détresse ». Ce n’est pas un morceau facile mais il sait qu’il peut le faire.

Au dehors, une foule (environ 3 personnes) s’est agglutinée devant la porte de la salle de bains. Il ne les entends pas tout à fait bien mais ressent de l’encouragement. De toute façon, il est dans son trip, rien n’y personne ne peut l’arrêter. En fait, nous imaginons bien les véritables terriens en détresse, tantôt se calfeutrant la tête sous l’oreiller, ou scandant devant la porte des « eho connard, tu vas fermer ta putain de gueule, on aimerait dormir ».

Super Show-er se vautre lamentablement une première fois sur le refrain. C’est une chanson difficile car elle impose un changement de timbre brutal. Il sait qu’il peut le faire et recommence, il se sent porter par son public. Et là c’est le drame, un bruit indescriptible parvient aux oreilles de ceux qui l’écoutent. Et s’ensuit parfois une escalade de brouhaha. Parfois Super Show-er arrive, à ce stade, à une extinction de voix. C’est d’ailleurs généralement le bon moment pour se lancer dans un casser la voix de Bruel. Parfois non et c’est la fin de l’exercice. En général, c’est à ce moment là , que ses comparses tentent d’enfoncer la porte de la salle de bain.

Décidément rien ne perturbe Super Show-er qui a décidé d’enchainer par certaines nouveautés qu’il a entendu à la radio. Ce sont généralement des chansons en anglais parce que ca sonne bien. Il ne connait bien entendu pas les paroles et de toute façon l’anglais et lui c’est un peu incompatible. Là on pourrait entendre des « fuk jaking easy laule stop in my klingary your love calamband togetherrrr ». ca peut durer un certain temps, les chansons n’ont généralement pas de fins, il y a toujours des mots à inventer. Il finit par se lasser, se lançant dans le clou de son concert : la séance d’improvisation. C’est une phase qui se rapproche un peu de la précédente sauf que cette fois ci l’air est totalement inédit. C’est un grand mix, si on le compare à un feu d’artifice, on pourrait l’assimiler au bouquet final.

Au dehors, c’est la crise de nerf, inutile de vous dire, que ses camarades de piaules sont à la recherche d’outils permettant d’ouvrir la porte (un tournevis par exemple). On entends toujours des « Ferme ta gueule » et des « attends que je t’attrape, je vais te foutre le savon dans la gueule et le pommeau dans le cul ».

Super Show-er ressent cette liesse et se lance dans une prolongation comme tout bon show-er qui se respecte. Il ressort simplement le meilleur de sa performance du jour. Ca ne dure pas longtemps car il ne faut trop en faire (le star système a ses limites). Les bons concerts ont toujours une fin.

C’est le moment des au revoir, Super Show-er, sort de la douche, ses fans parmi les plus hystériques sont là pour l’accueillir. Un autre concert commence alors dans une grande cacophonie.

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