Génétique de la malchance en 10 scènes

ou les mésaventures de la physique et du gène dominant

Scene 1. Intérieur. Jour. Coquette salle à manger d’une maison de banlieue.
C’est un grand jour pour Super Pas D’Bol car il rencontre sa belle-famille et il est bien résolu à faire bonne impression. Il a accepté une petite bouteille de jus d’orange plutot qu’une bière sous l’oeil approbateur de Madame sa Belle-Mère. Il a complimenté Madame sa Belle-Mère sur son intérieur, ou plutôt sur l’intérieur de son charmant pavillon, sous l’oeil rassuré de Monsieur son Beau-Père. La Grand-Mère, les deux Frères, les Cousines et le chat anémique sont également sous le charme. Il semblerait que Super Pas D’Bol ait réussi à conjurer le mauvais oeil.

Scene 2. Intérieur. Jour. Salon.
Super Pas D’Bol se prélasse sur un ravissant canapé fleuri en compagnie de son Amie et profite du fait que le reste de la dynastie vaque à diverses activités dans les autres pièces. Comment en profite-t’il, se demandent vos esprits dépravés ? Et bien, il s’applique à faire une demonstration d’un de ses gènes dominants à son Amie estomaquée (car le sien est récessif). Super Pas D’Bol ourle donc sa langue en forme de « U » et, sacré farceur qu’il est, décide d’insérer ce tube musculaire dans sa bouteille de jus d’orange tout en gratifiant son Amie d’un clin d’oeil libertin.

Scene 3. Intérieur. Jour. Vestibule.
Madame la Belle-Mère est au téléphone avec le médecin de famille et lui explique que son gendre Super Pas D’Bol s’est coincé la langue dans une bouteille en verre et que faire… oh doux Jesus.. que faire ? Le médecin, interrompu en plein Téléfoot, conseille que Super Pas D’Bol s’allonge et se détende et que ça se débloquera tout seul. Eventuellement après, il peut prendre de la vitamine C et boire beaucoup d’eau. Madame la Belle-Mère remercie le médecin de ses sages conseils et rameute le reste du clan pour qu’il aide Super Pas D’Bol à se detendre.

Scene 4. Intérieur. Jour. Salon.
Super Pas D’Bol, humilié, est allongé sur le canapé et entouré de sa belle famille au grand complet. La Grand-Mère demande si on a pensé à tirer un coup sec sur la bouteille. On lui répond que oui, bien sur. Les frères répètent en boucle « C’est vraiment pas d’bol c’qui t’arrive mec. » Madame la Belle-Mère ressasse « Détendez-vous mon garçon. » Une des cousines dépose le chat rachitique sur le ventre de Super Pas D’Bol en se disant que ça peut l’aider à se détendre. La Grand-Mère redemande si on a pensé à tirer un coup sec. On lui répète que oui. Au milieu de cette cacophonie, Super Pas D’Bol a curieusement du mal à se détendre. Comme il n’arrive plus à déglutir sa salive du fait de sa langue paralysée, il commence à s’étouffer et envisage de pleurer.

Scene 5. Intérieur. Jour. Cuisine.
Madame la Belle-Mère fait bouillir de l’eau. Elle, qui n’était pas mauvaise en physique au collège Marcel Dugenou en 1953, se dit que la chaleur fera dilater le verre, libérant ainsi la langue meurtrie de son drôle de gendre. Super Pas D’Bol, qui ne peut plus parler, n’a pas le courage de protester par le biais de l’ardoise et de la craie que son Amie lui a accroché autour du cou. On trempe donc le fond de la bouteille dans la casserole, ce qui a pour effet de condenser l’air contenu dans la bouteille et donc d’augmenter l’effet de succion. La bouteille semble peser 13 kilos. Super Pas D’Bol s’essuie dignement salive et vapeur d’eau brulante du visage et envisage de s’évanouir. La Grand-Mère redemande si on a pensé à tirer un coup sec. Cette fois, on l’ignore. L’heure est grave.

Scene 6. Intérieur. Jour. Atelier.
Monsieur le Beau-Père sort de sa boïte à outils un marteau et ajuste sur l’établi la tête terrifiée de son imbécile de gendre. Quelques copeaux de métal gisants ça et là déchirent la joue de Super Pas D’Bol (qui n’est plus à ça près). La Grand-Mère s’apprête à rentrer dans l’atelier et on lui claque la porte au nez. L’Amie sanglote qu’on va lui défigurer son Roméo et le supplie de tourner la tête pour ne pas prendre d’éclats de verre dans les yeux. C’est sans compter sur l’incompatibilité de la bouteille bien à plat sur l’établi et de la tête de Super Pas D’Bol tournée vers la sécurité. Super Pas D’Bol n’ayant pas le gène dominant qui lui permettrait cette contorsion, on abandonne cette solution.

Scene 7. Extérieur. Tombée de la nuit. Voiture.
En direction de l’hopital, les frères n’hésitent pas à prendre des sens interdits, il y a urgence. Ils n’hésitent pas non plus à se tromper de chemin et commencent à s’engueuler. Super Pas D’Bol a pris le soin d’envelopper sa bouteille de plusieurs feuilles de sopalin pour absorber la salive qui l’englue et cacher cette excroissance honteuse aux regards indiscrets. La bouteille semble maintenant peser 25 kilos et Super Pas D’Bol contemple l’idée d’en finir une bonne fois pour toute et de se jeter de la voiture en marche.

Scene 8. Intérieur. Nuit. Accueil des urgences médicales.
Dans le lobby de l’hopital c’est le grand défilé des fractures ouvertes et des grands brulés. Super Pas D’Bol, déconfit, déroule ses nombreuses feuilles de papier visqueux et dévoile à une infirmière l’objet de son urgence. L’infirmière, diplomate, se tord de rire et ne bippe pas moins de cinq collègues histoire qu’ils viennent se bidonner eux aussi.

Scene 9. Intérieur. Nuit. Pièce de l’hopital.
Entouré de cette fine équipe d’infirmiers, Super Pas D’Bol se dit qu’ils vont bien finir par trouver une solution ingénieuse. Une petite infirmière plus maline que les autres dit qu’il suffit certainement de tirer un coup sec et joint le geste à la parole. Super Pas D’Bol sent son pharynx et son oesophage quitter son corps et par réflexe de survie gifle sa tortionnaire. On lui tient alors bras et jambes pour qu’il ne se débatte plus et on réfléchit à une autre solution. Comme Super Pas D’Bol ne peut plus soutenir la bouteille à l’aide de ses mains, elle pendouille lamentablement et semble maintenant peser 52 kilos. La même infirmière clairvoyante propose de casser la bouteille et un infirmier déclare qu’il ne veut pas être responsable de cela. Assurément, on va lui mutiler la langue, et certainement amocher le visage de ce pauvre garcon. Super Pas D’Bol supplie du regard cet homme bienveillant pour qu’il abrège ses souffrances.

Scene 10. Intérieur. Nuit. Pièce de l’hopital.
L’infirmier compréhensif trouve enfin une bonne idée. Il transperce la langue de Super Pas D’Bol à l’aide d’une seringue et injecte de l’air dans la bouteille. La langue se libère en un « ploc » de bouteille de vin qu’on débouche. Super Pas D’Bol pleure de joie et baise les mains de son libérateur. Le dessous de sa langue est noir comme un suçon et son sauveur lui prescrit donc un anti-oedémateux appellé « extranase ». Il se dit que de « l’extrapadbol » serait peut-être plus approprié mais n’en touche pas mot à son bienfaiteur.

THE END

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